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Les chercheurs du programme PROJETS DE RECHERCHE DES CHERCHEURS ASSOCIÉS Recep Senturk – Projet de recherche | Projets de recherche LA SOCIOLOGIE DES DROITS: LES DROITS DE L'HOMME DANS L'ISLAM SELON UNE PERSPECTIVE UNIVERSELLE ET COLLECTIVE Ce projet combine les perspectives sociale et juridique pour explorer la façon dont les différentes cultures justifient les droits de l'Homme selon leurs propres modalités ; en particulier, la façon dont les Musulmans justifient les droits de l’Homme. Recep Senturk - Interview Le plus difficile a sans doute été de déchiffrer la théorie légale de l'Islam datant du VIIIe siècle, et de traduire les textes classiques en anglais moderne. Même si les objectifs de protection de la sainteté humaine, des droits de bases et de la liberté n’ont pas changé, la doctrine et la terminologie sont différentes des théories modernes. Où en êtes-vous dans vos recherches actuellement? En ce moment, je suis en train de terminer un article qui va constituer à peu près 25% de mon livre, dont la publication est mon autre but principal.
Mon but principal est de mettre en évidence les points communs aux différentes religions en attirant l’attention sur les principes universels moraux et légaux qu'elles partagent, dans le but de leur éviter d’entrer en conflit. J'aimerais faciliter le dialogue entre inclusionnistes et exclusionnistes, de façon à ce que tout le monde finisse par se rendre compte des points communs entre les différentes religions, et par réaliser les avantages de la coexistence de différentes croyances dans une société. Je suis encore en train de travailler sur l'aspect institutionnel de ma théorie.
Mes idées sont en train d'évoluer. Je n’ai pas de problème à changer d’ idées si on peut me convaincre de le faire. Faire de la recherche, c'est un processus continu ; il n'y a pas de dogme. Auparavant, je me concentrais sur les aspects théoriques, mais mes discussions avec d'autres chercheurs ont guidé mon attention vers les perspectives institutionnelles. Recep Senturk - Description de la recherche
En réponse à la première question sociologique, je soutiens qu'un concept universel des qualités humaines—en ignorant celles qui sont innées, acquises, héritées et attribuées—est la condition préalable la plus importante pour l'existence des droits de l’Homme dans une culture, parce que l’ « humain » est l'objet auquel les droits sont accordés. En l'absence de cette catégorie globale et universelle dans une culture légale, les définitions exclusivistes de principes tels que « le soi » et « l'autre » apparaissent et reflètent un exclusivisme religieux, national, régional et ethnique. Par conséquent, des cultures de ce type et leurs systèmes juridiques accordent des droits à leurs citoyens, leur communauté ou à une partie d’entre elle seulement. La culture juridique de l'Islam, répond-elle à ce critère ? La structure hétérogène de la tradition islamique juridique s'oppose à des points de vue monolithiques. Selon l'avis de quelques juristes de la période classique, il y avait effectivement une catégorie universelle de l’humain (al-adamiyyah), alors que d'autres s’appuyaient seulement sur les concepts définis par la religion, tels que musulman ou non-musulman. Je soutiens que seuls les juristes musulmans dont les idées tenaient compte du concept d’« humanité » (al-adamiyyah) pouvaient produire une théorie des droits universels de l’Homme, chose impossible pour les autres juristes qui n’ont pas élaboré d'objet universel auquel les droits devaient être accordés. En réponse à la deuxième question juridique, je soutiens que les êtres humains, de par leur existence même, et en dépit de leurs différences, méritent de jouir des droits humains basiques, ce qui m’a inspiré le précepte suivant: je suis, donc j'ai des droits. En ajoutant à la tradition inclusive classique du droit islamique, je prétends que les droits universels de l’Homme sont accordés par la naissance à chacun, musulman ou non, de façon égale et en vertu du seul fait d’être humain. Ces droits ne sont pas conditionnels, contingents, divisibles ou réciproques. Tous les êtres humains et les communautés humaines se doivent de protéger leurs propres droits et ceux des autres, pour remplir leur devoir légal, moral et religieux. La légitimité des autorités politiques vient de la protection des droits de l’Homme par l’état, ce qui est le but commun de tous les systèmes juridiques partout dans le monde, et qui doit le rester pour que tous les états puissent bénéficier de cette légitimité. La protection des droits universels de l’Homme est la base et l'objectif de tous les systèmes juridiques—qu’ils soient laïques ou religieux—même s'ils se caractérisent par des façons différentes de légitimer les droits. Je dérive ce point de vue d'un courant de pensée majeur du droit classique islamique, qui vient de la doctrine d'Abu Hanifa (m. 767) sur le rapport axiomatique entre ‘ismah et adamiyyah. Le concept d’« ‘ismah » pourrait être défini, de façon assez floue, comme la sainteté ou les droits humains basiques irréductibles. Étant analogue à la première génération des droits de l'Homme, l’ ‘ismah couvre la protection de la vie, de la propriété, de la religion, de l'esprit, de l'honneur et de la famille contre toute intrusion de la part d’individus, de communautés ou d’états. Le terme « adamiyyah » correspond au concept moderne d'humanité et d'existence. Abu Hanifa, le fondateur de l'Ecole Hanafi de droit, considérait que la sainteté—c'est-à-dire les droits humains basiques—était un dû pour l'humanité (al-‘Ismah bi al-adamiyyah). Tous les érudits Hanafi ont adopté cette position, et ont encouragé l’application de ces droits humains basiques universellement, bien que la doctrine n’ait pas été tout à fait élaborée et institutionnalisée comme comme elle le fut en Occident après la Deuxième Guerre mondiale. Cette tradition a été mise en application, dans une certaine mesure, dans les lieux géographiques où la doctrine d'Hanafi était pratiquée, tels l'Empire Ottoman, l’Asie du sud et l’Asie centrale. Le paradigme universaliste a survécu jusqu'à son effondrement à la fin du dix-neuvième siècle. Par exemple, Al-Miydani (m. 1881), érudit syrien de Damas, a écrit à la fin du dix-neuvième siècle qu’une personne est sainte en vertu de son existence (al-Hurr ma'sum bi nafsihi). Au contraire, les fondateurs des trois Ecoles sunnites de droit, Malik (m. 795), al-Shafii (m. 820) et Ibn Hanbal (m. 855), qui n'avaient pas ce concept de l'humanité—al-adamiyyah—, soutenaient que la sainteté n’appartenait qu’aux citoyens en vertu de la foi ou de pactes (al-‘Ismah bi al-iman aw bi al-aman). La citoyenneté, dans le contexte islamique médiéval, n’avait pas le sens qu’elle a pour les états modernes. Ces écoles considèrent que les non-musulmans ne sont pas citoyens de l'état islamique et se trouvent donc hors de la juridiction du droit islamique. Ils n'ont alors ni sainteté, ni droits, que les musulmans seraient chargés de protéger. Cette doctrine exclusiviste des droits humains a été promulguée dans les régions où ces trois écoles étaient dominantes, comme l’Andalousie, l’Afrique du Nord, le Moyen Orient et l’Extrême Orient. Les doctrines juridiques de ces écoles ont été promulguées simultanément dans les sociétés musulmanes tout au long de l'histoire de l'Islam, qui avait été caractérisée par un pluralisme juridique. Cette division au sein du droit islamique nous rappelle la tension moderne qui règne entre un paradigme des droits civiques, qui préconise des droits à la seule intention des citoyens d'un état donné, et un paradigme des droits de l’Homme, qui préconise des droits pour l'humanité entière. On pourrait considérer comme une régression de la pensée juridique islamique le fait que les juristes qui ont succédé à Abu Hanifa aient continué de défendre la doctrine exclusive des droits civiques. Au contraire, les cultures juridiques de l'Occident ont évolué au cours du XXe siècle, en remplaçant le paradigme des droits civiques par celui des droits de l’Homme. La plupart des constitutions européennes ont assimilé le paradigme des droits de l’Homme après la Deuxième Guerre mondiale, alors que la constitution des Etats-Unis a préservé le paradigme des droits civiques. De ce fait, des tensions surgissent de temps en temps entre la perspective de l'Europe et de l'ONU d'une part, et la politique américaine de l'autre. Nous en avons un exemple récent avec les débats sur la mise en place et la juridiction de la cour pénale internationale (ICC) [International Criminal Court], dont les Américains ont réussi à se faire exempter. Remarquablement, la situation politique et juridique actuelle des Etats-Unis se caractérise elle aussi par une tension analogue entre les partisans des droits civiques et les partisans des droits de l‘Homme. Alors que les premiers se concentrent sur la protection des droits des Américains, les derniers revendiquent la protection universelle des droits de l’Homme dans le monde entier.
Toutefois, la pratique historique des musulmans ne reflète pas toujours le respect des droits universels de l’Homme, surtout en ce qui concerne les non-musulmans et les femmes. La vue universaliste n’a pas réussi à développer des mécanismes institutionnels capables de complètement réaliser l'idéal qu'elle proposait à l'humanité. L’histoire nous montre que les êtres humains se font médiateurs entre les valeurs universelles, les textes sacrés et les lois. Chaque génération est ainsi censée réaffirmer le rapport axiomatique classique entre les droits universels et l'existence humaine en introduisant des terminologies et des institutions qui changent sans cesse. Ceci est encore plus important aujourd'hui, dans notre monde globalisé. Il y a plus particulièrement un besoin urgent d’élaborer une nouvelle philosophie islamique pour les droits de l'Homme, exprimée dans le dialecte juridique moderne, mais néanmoins enracinée dans les notions islamiques les plus communes de justice, de façon à attirer plus de crédibilité parmi les musulmans. Ainsi mon étude sur la tradition juridique de l'Islam m'a-t-elle fait conclure que « je suis, donc j'ai des droits. » En d’autres termes, mon existence même m’autorise à bénéficier des droits de l’Homme, sans avoir à chercher d’autres justifications. Mes droits ne sont ni réciproques, ni contingents, et ils ne dépendent pas de l'accomplissement de mes devoirs ; ils sont plutôt indivisibles et inaliénables. Cette théorie va se baser sur le paradigme universaliste de la jurisprudence islamique, ainsi que sur la précédence juridique inclusive déjà mise en œuvre de par le passé, dans les sociétés musulmanes de l'Andalousie jusqu'en Inde, et elle va les insérer dans le langage actuel des droits universels de l’Homme. L'ironie est que je défends les mêmes droits que d'autres partisans laïques et religieux, mais que nous les définissons tous différemment. Nos chemins sont divers, mais notre destination est la même: la protection de la dignité humaine. Les ressources culturelles locales devraient être mobilisées pour mieux implanter les droits universels de l’Homme, de sorte que l’on s’y conformera mieux et dans une plus grande partie du monde. C'est en cela que l’étude de la sociologie des droits pourra nous aider. Recep Senturk - Développement/Formation/Se faire des contacts Au stade présent, la seule chose que je puisse faire est de faire répandre mes idées, ce que j’ai l’intention de faire en écrivant des articles, des livres et d'autres publications en anglais, en turque et en arabe. Je pense aussi faire des documentaires pour la télévision, dans le but de disséminer mon point de vue universaliste sur les droits de l'Homme. Les intellectuels font les choses avec les mots. Je reconnais que cela ne sera pas suffisant, mais à ce stade, c'est ce que je peux faire. Je contribuerai humblement à la cause des droits de l'Homme, et à la construction de ponts entre deux civilisations en conflit. Nous avons besoin d’une plus grande communication entre les civilisations à notre époque incertaine. |