Jamila Bargach – Projet de recherche

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PROJETS DE RECHERCHE DES  CHERCHEURS ASSOCIÉS

Jamila Bargach – Projet de recherche | Projets de recherche

LES BIDONVILLES : TRAITER LA MARGINALISATION DES ESPACES URBAINS DU POINT DE VUE DES DROITS DE L'HOMME

Ce projet porte sur l’étude d’une communauté de bidonvilles au Maroc, et envisage un travail en collaboration avec les associations existantes et les habitants des bidonvilles, dans l’espoir d’améliorer les conditions de vie de ces derniers.

Jamila Bargach – Interview

Quels facteurs contribuent aux problèmes apparemment insurmontables des bidonvilles ?

Les bidonvilles sont un dérivé de l'insuccès des gouvernements locaux à répondre aux besoins de logement des habitants pauvres, qui sont généralement des immigrants sans ressources venant à la ville dans l’espoir de survivre ou d'améliorer leur condition financière. Les bidonvilles sont généralement des logements construits « spontanément », dépourvus de tous les services et installations nécessaires. Le bidonville que j'ai choisi d’étudier se trouve à la périphérie d'une ville du Maroc, et son emplacement marginal est la cause de son développement considérable, et des problèmes qui ont accompagné sa croissance.

Comment avez-vous planifié vos recherches, d'un point de vue logistique ?

Lors de la première étape de ma recherche, mon intention a été de créer un modèle conceptuel basé sur la documentation existante concernant les bidonvilles dans différents pays. La question principale a été de savoir comment utiliser le discours sur les droits de l'Homme pour changer effectivement et positivement les modes de vie des habitants des bidonvilles. Toutefois, mon travail sur le terrain commencera quand je retournerai au Maroc en décembre 2002.

Quels pourraient être, selon vous, les plus grands défis à relever au cours de vos recherches sur le terrain ?

Les problèmes qui pourraient se présenter avec ce type de travail (c'est-à-dire ce que j'anticipe) concernent la difficulté d'obtenir un consensus parmi les habitants à cause des différentes demandes qui se font concurrence. Sur le site que j’ai choisi, il y a plusieurs associations et ONG actives dont les priorités et programmes varient et qui essaient d’imposer leurs propres prémisses. Je crois que le défi sera d’essayer de les faire travailler ensemble.

Quels sont vos projets futurs concernant cette étude ou votre travail dans le domaine des droits de l'Homme ?

Le but ultime de mon travail avec les habitants des bidonvilles et les associations qui les représentent est de m'approcher autant que possible des idéaux des droits de l'Homme. Par « droits de l'Homme », j’entends la possibilité de vivre avec dignité, dans la dignité.

Au cours de vos recherches, comment vos idées ou votre modèle d'étude ont-ils évolué ?

Au début, mes idées concernant le projet étaient centrées sur la question de l’inadéquation des logements. Mais alors que mes études et mon travail avec les anthropologistes et les activistes progressaient, je me suis rendu compte de ce que les bidonvilles ne représentent qu’une partie d’un problème plus étendu, celui de l'inégalité structurelle à laquelle sont soumis les habitants.

Comment votre modèle conceptuel et vos recherches sur le terrain pourraient-ils être mis en œuvre et reçus dans des communautés et des contextes divers, ainsi que dans votre pays natal ?

En travaillant directement avec les associations et les habitants des bidonvilles dans le but de changer leurs conditions de vie (c'est-à-dire leur permettre d’avoir accès à l'eau, aux égouts, et à d'autres services sanitaires), je vais consigner tous les changements de façon très précise, pour pouvoir ensuite reconsidérer les aspects de ce travail qui auront  le mieux réussi. En publiant les résultats de ce travail dans des revues spécialisées, le modèle pourra être mis en application en d'autres endroits.

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Jamila Bargach – Description de la recherche

La principale question structurelle que pose ce projet est la suivante : comment la population donnée d'un bidonville périphérique vit-elle/construit-elle sa vue du monde (valeurs et pratiques), dans un contexte historique, social, politique et économique déterminé, et vis-à-vis des structures de signification dominantes (1)? Et dans quelle mesure l'espace où ils vivent est-il une variable déterminante de leur habitus (2)? Est-il possible de redresser la situation en considérant le bidonville comme un « champ » spécial pris au milieu des champ sociaux plus grands et hiérarchiquement déterminés? Si oui, quelles sont ces possibilités, et quelle est leur légitimité ? Cette légitimité pourrait-elle ensuite être cooptée et employée en tant que plate-forme pour encadrer une compréhension et une pratique des droits de l’Homme en-dehors de sa définition légale ?

Le site que j’ai sélectionné pour ma recherche s'appelle Sidi Musa (SM), et était, à l’origine, un quartier pauvre de squatters situé juste à l'extérieur des remparts sud-ouest de la ville historique de Sale, ville voisine de Rabat, la capitale marocaine. Les bidonvilles, qu’ils soient périphériques, intra-muros, ou améliorés, font partie intégrante des paysages urbains du Maroc, comme dans tout pays en voie de développement. Ces expansions spatiales organiques, chaotiques, répugnantes, sans lois, et dangereuses (3), sont en fait l'aspect visible de l'échec gouvernemental en matière de planification urbaine, des disparités socio-économiques croissantes, et de la pauvreté matérielle de segments sociaux entiers. Le choix de ce site spécifique a été guidé par de nombreux facteurs. Tout d’abord, SM est un bidonville périphérique, c'est-à-dire qu’il est situé loin du centre-ville ; n’étant pas soumis à un regard officiel constant et à l'ordre, qui en ont été absents pendant des décennies, SM est devenu un site invisible qui a conséquemment grandi de façon exponentielle et chaotique. Ensuite, ce site est un site historique qui abrite des monuments importants datant du douzième siècle. Enfin, e l’ai choisi en raison des processus socio-anthropologiques particuliers qui s’y sont développés et qu’il continue de générer à travers les associations de bidonvilles, qui ont réussi à se faire reconnaître auprès des autorités centrales, à se faire intégrer, bien qu'officiellement elles demeurent une entité illégale.

Il y a des procédés sociaux profondément enracinés et imaginaires, qui sont à l’origine de l'image des bidonvilles comme espaces « sales, chaotiques, sans foi ni loi, et dangereux », et qui criminalisent ensuite la population des quartiers pauvres et la rend responsable des circonstances oppressantes et décourageantes dans lesquelles elle vit. La production de bidonvilles (« production » ayant ici le sens d'expérience symbolique et phénoménologique de l'espace comme étant médiatisée par des processus sociaux variés—Lefevbre (4) ) révèle des formes de pratiques et de significations imbriquées, qui maintiennent le bidonville en position de marginalité, de pauvreté et d‘inégalité structurelles, et rend extrêmement fastidieux l’accès aux aux ressources ou aux circuits officiels du pouvoir, pour qui voudrait changer ces conditions. Cette résistance à la ré-humanisation des bidonvilles et de leurs habitants provient également des habitants eux-mêmes, dans la mesure où les ramifications entre le traitement politique, les racines sociales, les représentations et les stigmates associés au bidonville (ce que c’est qu’un bidonville, ce que sont ses habitants), sont ressenties à un niveau psychologique basique.

Dans les remarques qui concluent son essai « Les droits de l'Homme ? » (5) publié dans le Blackwell Companion to Sociology , Abdullahi An-Na'im appelle les sociologues à intervenir et à se manifester dans le domaine des droits de l’Homme, parce que leurs interprétations contribueraient à alléger certains problèmes structurels qui se présentent lorsque les droits de l’Homme demeurent un idiome exclusivement légal et politique. Dans sa conclusion, il distingue comment « la protection des droits de l'Homme ne représente qu’une partie des réponses aux problèmes majeurs de la justices sociale auxquels sont confrontées  toutes les sociétés » (c’est moi qui souligne, 98-99) et plus loin, il écrit qu’« une approche plus réaliste et désirable, comme je le suggère, est de chercher à diminuer les conséquences négatives du paradoxe d'auto-régulation en insufflant les valeurs des droits de l’Homme dans la structure de l'état lui-même et le contexte global dans lequel il opère. De cette façon, la protection des droits de l'Homme deviendrait le résultat de l'exercice libre du droit à l'autodétermination, plutôt que  d'être vue comme une imposition externe qui viole ce droit » (c’est l’auteur du texte original qui souligne, 91). Son point de vue, dans un sens, indique comment faire des droits de l’Homme l'instrument et le résultat final d’une culture qui imprégnerait la structure sociale entière, plutôt que d'avoir affaire à une justice fragmentaire, au cas par cas, et qui se révélerait en fin de compte extrêmement improductive. Pour que les droits de l'Homme deviennent un système normatif, il faut qu’ils trouvent une base culturelle, et ne soient pas ouvertement identifiés aux institutions officielles.

Dans le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels¸ il est écrit que « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires» (article 25). Ceux-ci sont des droits humains essentiels à une vie digne, aussi essentiels que le droit de ne pas être victime de torture ou de détention arbitraire, et que le droit de vivre. Ce que j'ai essayé de faire dans ce synopsis est de saisir la proposition « logement » et de la connecter aux processus plus larges auxquels elle est liée. C'est à travers la politisation de cette catégorie (espace et logement) que l’on pourra comprendre comment le tout peut créer un espace marginalisé, et c'est de là qu'une possibilité de réforme deviendra envisageable.

Notes

1. L’une des questions que j'espère poursuivre à travers cette recherche est de savoir si les habitants des bidonvilles s'identifient à une structure dominante majeure qui se manifesterait de diverses façons, ou bien à une diversité de structures qui se chevauchent. Retour

2. J’emploie le terme « Habitus » dans le sens défini par le sociologue français Pierre Bourdieu l'a défini ; c'est-à-dire comme une grammaire générative qui est inhérente à n'importe quel champ social donné, et qui définit un nombre de pratiques caractéristiques propres à un segment social donné. L'espace est lui-même considéré par Bourdieu comme un champ social qui constitue une composante importante dans la production de cette grammaire générative. Pierre Bourdieu, La Distinction: critique sociale du jugement, Paris: Editions de Minuit, 1979, et Esquisse d'une théorie de la pratique, Paris : Droz, 1972. Retour

3. Il s’agit peut-être là de l'image et la croyance les plus répandues concernant les bidonvilles, et ce dans des contextes aussi différents que l'Afrique subsaharienne, l'Amérique latine ou le sub-continent indien. Retour

4. Henri Lefevbre, The Production of Space, Oxford, UK : Blackwell Publishing, 1991 pour la traduction.

5. “Human Rights” in Judith R. Blau, The Blackwell Companion to Sociology. Malden, MA: Blackwell Publishers, ed. 2001, pp.86-99.

Jamila Bargach – Développement / Formation / Se faire des contacts

Le Programme de recherche « L'Islam et les droits de l'Homme » de l'Université d’Emory a contribué à la conception et à l’adaptation de ce projet sur les bidonvilles. Grâce à une période pendant laquelle j’étais en « tenure » à l'Université d’Emory – grâce aux deux cours du Dr. Abdullahi An-Na'im que j'ai suivis (Séminaires d’études doctorales sur les Droits de l’Homme, et la Religion et les Droits de l’Homme) ; grâce à mes nombreuses discussions avec lui ; grâce au cours auquel j'ai assisté en tant qu'auditeur libre dans le département d'anthropologie avec le Dr. Mark Goodale (L’anthropologie et les Droits de l’Homme) ; ainsi que grâce aux séries de conférences variées auxquelles j’ai assisté – j'ai pu développer mes arguments concernant le fait suivant : pour toute personne qui se trouve « coincée » dans un bidonville, il y a  une violation des droits de l’Homme basiques qui dépasse les normes légales.

Dans le cadre d’études précédentes, j'ai travaillé sur la question de l'exclusion sociale et de la victimisation, telle que l’incarnent les enfants abandonnés et illégitimes au Maroc. Récemment publié chez Rowman and Littlefield's Anthropology's dans la série Out-of-Bound, mon livre, Orphelins de l'Islam, étudie les processus légaux, culturels, socio-économiques et imaginaires, qui engendrent cette communauté marginale, en dépit des codes humanistes de l'Islam et de la législation contemporaine concernant les enfants trouvés. Ces processus sont rarement examinés. Grâce à ce projet, j'ai acquis une expérience de première-main dans le travail de revendication. J'ai décidé, en conséquence, de dédier tout mon semestre à apprendre, et à penser aux liens et points de contact nécesaires pour rendre ce projet sur les bidonvilles convaincant et bien structuré.

J'ai fait deux présentations au cours de mon séjour à l'Université d’Emory et j'ai été invitée à présenter mes travaux aux universités de Wellesley College (Massachusetts), Georgetown University (Washington D.C.), et Rice University (Houston, Texas). Les discussions qui ont suivi ces présentations m’ont lancé un vrai défi, et par conséquent, ont enrichi le projet. J’ai effectué mes recherches principalement à la bibliothèque générale et à la bibliothèque de droit de l'Université d’Emory.